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lundi 28 octobre 2013

"Urban Geode" : Interview de Paige Smith, perle rare du street art

"A Common Name" tel est le nom du studio au sein duquel officie Paige Smith en tant que designer graphique à Los Angeles. Un nom pas si commun que ça dès lors que l'on découvre l'immensité du chemin déjà parcouru par cette texane d'origine, débordante de créativité. Urban Geode, initié en 2011 en est l'illustration parfaite : géologue d’un nouveau genre, Paige Smith redonne vie aux lieux urbains laissés à l’abandon en y faisant naître des géodes aux couleurs éclatantes. Un projet artistique qui a su trouver une résonance particulière dans le monde du street art tant par son concept que sa portée universelle. Paige Smith nous a ouvert les portes de son atelier à Los Angeles, en septembre dernier, pour nous faire partager, le temps d’une interview, son univers.


(crédit photo : Lani Trock)

Quel a été votre premier contact avec le street art ?

Paige Smith : J’ai grandi à Dallas (Texas), où il y avait beaucoup de graffiti mais très peu d’autres formes de  street art. J’ai ensuite déménagé à San Francisco, ville réputée pour sa culture urbaine et ses fresques emblématiques. Je me souviens d’une grande fresque en particulier que j’ai beaucoup aimé : des cages à oiseaux entrelacées sur un mur gigantesque.

Fresque réalisée par Andrew Schoultz et Aaron Noble à San Francisco


Comment est né le projet “Urban Geodes” ? Qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans l’art urbain ?

J’ai débuté ce projet il y a un an et demi (2011). Je venais de voir cette même année l’exposition dédiée au street art “Art in the Streets” qui m’a beaucoup plue. Les œuvres que j’ai pu voir et ma relation avec l’environnement urbain dans lequel je vis m’ont également inspiré. Jusqu’alors je ne faisais que du design graphique pour des clients, j’avais donc envie d’avoir mon propre projet artistique.
Je suis assez sévère avec moi-même, particulièrement quand je dessine. Je voulais donc trouver quelque chose qui m’aiderait à être plus indulgente. En choisissant une forme sculpturale, je prenais le risque que mes installations soient susceptibles d’être rapidement enlevées par des passants ou altérées avec le temps, à la différence d’une peinture murale ou d’un collage. Leur durée de vie est donc très temporaire. L’objectif était donc de créer et d’accepter de voir son oeuvre disparaître. Et ça a marché ! Je suis désormais moins attachée à mes créations, je réussis à m’en détacher plus facilement. Être capable de créer, jeter, recommencer ; ce que je ne pouvais pas faire auparavant.

Une des géodes de Paige Smith à Los Angeles (crédit : acommonname)

Nées de la rencontre entre la science et la géométrie, les géodes de Paige Smith sont des composés polyédriques faits de papier ou de résine, dont la conception a été soigneusement étudiée pour s’intégrer au mieux au lieu désiré.

Avez-vous pu observer les réactions de passants découvrant vos géodes ?

J’ai déjà pu voir des personnes les prendre en photo. Près de mon studio, j’avais placé des géodes à l’intérieur d’une cabine téléphonique abandonnée, et lorsque je passais en voiture devant, je voyais souvent des passants s’arrêter et la regarder. D’ailleurs, pour ma toute première installation, une amie qui était sur instagram a vu un de ses contacts partager une photo de cette géode, elle me l’a alors envoyée et j’ai trouvé ça vraiment génial.

(crédit : acommonname)

Y’a-t-il des géodes visibles en ce moment à Los Angeles ?

Oui, vous pouvez en apercevoir sur la façade en vieilles pierres du café Daily Dose situé au centre-ville de Los Angeles. J’en ai placé plusieurs et elles sont toujours intactes. Il y en a aussi une visible à Venice, mais elle n’est plus en parfait état à cause de l’humidité. A cette époque, j’utilisais encore du papier pour créer mes géodes, d’où la différence avec celles du café qui ont été réalisées en résine, il y a un an et demi.

Paige Smith en pleine installation de géodes au café Daily Dose (crédit : acommonname)

Peut-on en trouver ailleurs qu’aux Etats-Unis ?

Oui, il y en a à Madrid et depuis cet été, à Bali en Indonésie.  J’ai aussi eu l’occasion de mettre une géode à Mexico.

Comment s’est passée l’installation des géodes à Bali avec ce contraste architectural très fort par rapport à des villes comme Los Angeles ?

C’était radicalement différent ! Ce qui me plait à Los Angeles, ce sont les bâtiments laissés à l’abandon avec des murs en décrépitude, chose que j’ai pu retrouver à Bali et qui m’a vraiment plu. Je me suis d’ailleurs dit que je ne pouvais pas intervenir sur ces murs qui me semblaient déjà parfaits tels quels ! Cela a donc été un véritable challenge pour moi. J’ai quand même réussi à trouver plusieurs lieux adéquats, l’un d’eux était un banal mur en ciment recouvert de graffiti et de colle sur lequel j’ai pu ajouter une géode au creux d’une fissure. J’en ai également placé une sur la façade d’un hôtel, un endroit plus impersonnel.

Avez-vous pu avoir des retours de la part des habitants ?

Deux enfants avec de grands vélos rouillés se sont arrêtés pour me regarder, ils avaient l’air fascinés. J’ai d’ailleurs une photo souvenir de ce moment.

(crédit : acommonname)

Après avoir voyagé dans différents pays, avez-vous une préférence architecturale pour installer vos géodes ?

Oui, je pense que je préfère les lieux davantage urbains. Si je prends pour exemple l’Espagne, Barcelone à la différence de Madrid est beaucoup plus “historique” avec ses murs romains. Je ne pense pas que je pourrais m’attaquer à ce genre de lieux mais si ça représenterait un véritable challenge. Madrid m’a beaucoup plu même si la majorité de ses bâtiments m’ont semblé vraiment gris ! Grâce au projet “Urban Geodes”, je suis désormais beaucoup plus attentive aux moindres espaces et lieux qui m’entourent.

Une des géodes installées à Madrid (crédit : acommonname)


Suite à sa série de voyages, Paige Smith a eu l’idée d’exporter son concept en donnant la possibilité à des artistes ou amateurs de poser eux-mêmes des géodes.

Comment avez-vous développé cet angle participatif ?

Je ne suis encore qu’au début de ce processus où j’apprends à savoir ce que les gens veulent faire des géodes, ce qui est le plus pratique pour eux. S’ils veulent s’impliquer davantage dans le projet en créant eux-mêmes leur géode. C’est enrichissant d’apprendre à communiquer à distance avec d’autres personnes. Les installations d’Invader m’ont beaucoup aidé à avancer dans ma réflexion : comment fixer mes géodes sur des murs. C’est pourquoi maintenant je réalise des pièces plus petites. Les personnes n’ont plus qu’à les assembler à l’aide d’enduit, une méthode qui est aussi simple que de coller un sticker sur un mur. C’est, depuis lors, devenu plus rapide et facile à gérer. Pour ceux qui ne souhaitent pas se lancer dans l’assemblage, je leur envoie par colis les géodes déjà assemblées, elles arrivent à bon port et les personnes jusqu’alors ont toujours trouvé des endroits sympa.

On peut donc désormais voir une géode en Turquie...

Oui, la personne s’est vraiment bien débrouillée. En fait, la première géode “participative” n’est pas née en Turquie mais en Jordanie et la personne l’a assemblée elle-même. Comme il s’agissait de la première expérimentation, elle n’a pas reçu de colis avec une géode “prête à l’emploi”. Elle l’a donc assemblée directement sur le mur et ce fut vraiment une réussite. Je pense que c’est encore plus beau lorsque les gens créent eux-mêmes leur géode. C’est comme si je passais le témoin et que je les autorisais à être eux aussi créatifs. A terme, j’espère réussir à faire évoluer encore plus cet aspect participatif et fédérer une vraie communauté. Un site web où les gens pourraient partir à la “chasse aux géodes”. J’ai déjà une carte avec mes géodes localisées, mon objectif est donc de faire de même pour les personnes qui ont participé au projet. J’essaye toutefois de ne pas en dire trop sur la localisation des géodes afin de conserver l’idée de chasse au trésor et donner envie aux gens de les trouver par eux-mêmes.

Première géode "participative" installé en Jordanie par Zina Hammad


Que pensez-vous des imprimantes 3D ?

Elles commencent à être plus abordables, c’est pourquoi je ne pense pas tarder à m’en procurer une. Je dois aussi numériser en 3D mes géodes sur ordinateur. Je fais beaucoup de pliage à la main, j’aime ce travail manuel. Toutefois, l’imprimante 3D devient indispensable si je souhaite développer l’angle participatif de mon projet. Je n’ai pas les moyens financiers d’embaucher quelqu’un pour les faire à la main ni le temps pour m’en occuper seule. Cette technologie a donc un aspect pratique pour pouvoir créer un nombre conséquent de géodes. On perd un peu l’aspect “artisanal” du concept original mais cela aide à le faire connaître à plus grande échelle. Et je suis, au fond, une artiste “multimedia” ; j’utilise beaucoup l’ordinateur et j’aime l’idée de concevoir à l’aide d’un logiciel une oeuvre et la faire naître en trois-dimensions grâce à cette machine.

aperçu du studio de Paige Smith (crédit : acommonname)


Quels sont vos projets pour le futur ?

Développer encore plus le côté participatif d’Urban Geodes, chose que je commence à faire progressivement. Ce serait vraiment génial de pouvoir à terme, fédérer une véritable communauté autour de ce projet.

Propos recueillis le 21 septembre 2013 à Los Angeles - [lire la version anglaise]
Un grand merci à Paige Smith pour sa gentillesse et son accueil chaleureux.

Urban Geode: Interview with street art gem Paige Smith

A Common Name. That is the name of the art studio founded by LA-based graphic designer Paige Smith. A not-so-common name when you see the amount of amazing things the Texan-raised artist already achieved. One of the best examples of her work is “Urban Geode” a project started in 2011. Geologist of a new kind, Paige Smith brings old buildings back to life by crowning them with colorful handcrafted geodes. A street art project that echoes in such a unique way as much for its concept as its universal reach. Paige Smith welcomed us to her studio in Los Angeles, last September, to talk about her work.

(credit: Lani Trock)


When was your first encounter with street art (post-graffiti)?

Paige Smith: I grew up in Dallas, where there are definitely lots of graffiti but not much street art. Then I moved to San Francisco where there are so many murals and you know, a lot of history based on that and a lot of culture around it. It's a lot different from L.A. I know one that I really loved, it's this big mural, with these birdhouses twisting up on a huge wall and I loved it, it was in San Francisco.

Mural by Andrew Schoultz and Aaron Noble in San Francisco

When did you start the “Urban Geodes” project? How did you decide to make art outdoor?

I started it a year and a half ago (2011), near thanksgiving. First I was so excited about Art in the Streets exhibition, the things I have been seeing and my relationship with this city were motivational. I didn’t really do art before, I just was a graphic designer and I really wanted to start doing something for myself.
I have a really hard time sketching, I take everything so seriously and I wanted to do something to help me let go. That’s part of the sculptural aspect that doesn’t just stay like paint or wheatpaste, it goes away, people take it, it gets trashed etc. It’s really temporary. That was part of it, just making something and let it go. And it worked! I’m so much less attached to things that I do and I’m able to remove myself from it. Being able to do an artwork and throw it away and start over which I never could do before.

One of Paige Smith's geodes in LA (credit: acommonname)

Based on science and geometrics, Paige Smith’s geodes are polyhedric shapes made of paper or resin. Their design is conscientiously created in order to be placed on a specific site.

Did you get any feedbacks concerning your work? People passing by in the street, for example.

I've seen people taking photos of it, that's pretty cool. Near my old studio, it was rather big, in an empty phone booth, I would drive by and I could see people stopping and looking at it. I once tried to take a picture of someone taking a picture of it. I actually had an experience with the first one that I made : My friend was looking at her instagram and one of her friends had a picture of it so she sent me that and I was like "Omg that's so cool!"

credit: acommonname


Can we find geodes in Los Angeles at the moment?

Yes, there is a café downtown (The Daily Dose), it is down this alleyway in this old-bricks-facade building, I have a whole bunch and they are always there. There is one in Venice,  but it doesn't look that great anymore, due to the moisture in the air, because at that time I used paper. Those near the café look still good, two of them are 1 year and a half old.

Paige Smith, installing geodes at "The Daily Dose" café in LA (credit: acommonname)


And outside the United States?

Spain, in Madrid specifically. This summer I went to Bali, I put some there. Also in Mexico, I did one there and that's as far as I've done.

How was it in Bali,  knowing the architecture and scenery are radically different from cities like LA?

It was so different! What I like about here (Los Angeles) are decrepit and cracked buildings and there’s a lot of that type of things in Bali but it was so beautiful that way. I was actually like “I can’ t touch this wall it’s so amazing!". I found it so beautiful yet very challenging. Luckily I found a bunch of places, one of them was on some random cement wall, with a lot of graffiti and wheatpaste on it and I just added mine in this little crack. I felt that was kind of right. I put another one on a hotel frontage, something that did not feel like a personal thing.

Were there witnesses of your installations?

I saw two kids riding super big rusty bikes, they were watching and fascinated. I actually took a picture of them.

credit: acommonname

Now that you’ve traveled in different countries, do you have any architectural preferences?

Yes, I think I prefer the more urban situations, even if I went back to Spain. Going to Madrid versus Barcelona would be so different because there is so much history in Barcelona. Like the old roman walls...I wouldn't touch that but it would really be a challenge I think. Madrid was pretty cool. With that project, it has opened my eyes a lot more because I am starting to really look around and scan all the spaces and places. The majority of buildings I saw in Madrid, it was all so grey!

One of Paige's geodes in Madrid (credit: acommonname)

Further to these trips, Paige Smith had the idea to expand her project by letting people install geodes by themselves.


How did you develop the participatory angle of your project?

I've just started doing it. I am still learning what people are willing to do, what's easier for them. If they want to participate more by making their own. It is interesting figuring out the way to talk to people and have them participate. I found that Invader was a huge help with that because I have been thinking about how he put tiles on walls. So now I build smaller pieces, I just have people tile them on with grout, it is the easiest way, almost like putting a sticker up. It becomes so much quicker and easier and more manageable. Otherwise, I am sending them in a box in one piece, they arrive alright and so far people are doing cool stuff wih them.

So now you have one in Turkey…

In Turkey, she’s been doing very well. Actually, the first one was in Jordan, she actually made all of hers herself. She didn’t get any pre-made ones because she was the first one. She did it right on the wall and it was brilliant. I think it’s even more beautiful when I see what people do with it themselves. It’s like I kinda hand out the concept and they are allowed to be a little creative. Eventually, I’ll figure out how to make it something that I can take on more and make it more participatory and more like a social environment, like a website where people could go hunt for them. I have a map for mine so I need to start adding them for people. I try not to be too specific about the location, this way people could go for a treasure hunt, so they have to actually look around to find them.

First participatory geode in Jordan by Zina Hammad

What’s your take on 3D printer?

They are starting to become more affordable so that’s definitely something I’m thinking of investing in. I haven’t mapped mine on a computer yet. So I also have to work on the 3 dimensional versions on computer. I do so much paper folding, I love that action but when I am trying to make a participatory project, I can’t physically afford someone else to do it or do it myself. So that is a more practical way of turning them out. It definitely gets rid of some of the craft part of it but, it still keeps the concept alive, I think. And I am truly a multimedia artist; I use my computer a lot and I like the idea of building it in a software mode and printing it out, I love that idea.

A glance at Paige Smith's art studio (credit: acommonname)


What are your upcoming projects?

Getting this participatory project off the ground, it’s definitely that, I’ve been very slowly figuring out but I think that would be a really awesome thing to take a social network out of it.

Interview made on 9/21/13 in Los Angeles - [read French version]
Many thanks to Paige Smith for kindly welcoming us!