vendredi 22 avril 2011

Unfair to facts, l'esthétique des boucles

Mickaël Labbé forme avec Roméo Poirier (Roméo & Sarah) et Paul-Henri Rougier (Roméo & Sarah, Original Folks) le groupe Unfair to facts. Ce projet, initié il a environ un an, propose une musique calme et répétitive, basée sur des éléments de boucles et des effets de matière. 


Le nom du groupe vient d'un essai du philosophe anglais John Langshaw Austin, Unfair to facts, pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

Le choix du nom est moins basé sur le contenu de l'essai que sur la qualité intrinsèque de l'expression. Il vient de deux références : cet essai d'Austin et les entretiens du peintre Francis Bacon avec David Sylvester, où j'ai pu trouver la même expression : "unfair to facts", injuste envers les faits. Les qualités sonores m'ont plu, et cela rejoignait assez bien le contenu de ma musique, ainsi que des paroles : quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la confession ou de la réalité factuelle, mais plutôt quelque chose qui se joue avec des associations, des incohérences. Une sorte d'exploration d'une substance mentale, même si elle n'est pas en cohérence avec les faits.

Presque une association surréaliste ?

Exactement. C'est, je pense, une des grandes références dans la musique que je fais, notamment pour les paroles. Ce qui m'intéresse, c'est d'obtenir des textes personnels, dans le sens où il s'agit du recoupement d'images qui pourraient paraître contradictoires ou de phrases qui sont pas forcément issues du même contexte. Mais, du fait du rapprochement, quelque chose d'intéressant peut se passer, une sorte d'étincelle. La cohérence du texte sera la totalité plutôt qu'un récit. Cela vient simplement du fait que j'aime beaucoup les cadavres exquis et les images surréalistes.

Cela se rapproche donc aussi de l'écriture automatique.

Oui, les textes sont toujours écrits extrêmement vite. Je note des phrases dans des carnets et elles viennent s'associer et former une petite totalité, pas du tout préméditée par un thème ou une envie précise. Souvent tout part d'une phrase et se développe autour, avec des mots glanés par-ci par-là. Et ce qui est bizarre c'est qu'au final ça devient des textes personnels.

Vous vous intéressez également beaucoup à l'esthétique et à l'architecture, est-ce quelque chose qui se retrouve dans vos compositions ?

Oui, mais l'influence n'est pas directe. Comme je travaille sur les thèmes de l'esthétique et de l'architecture, cela influence la manière dont je pense la musique, c'est à dire en termes de volumes. Il y a beaucoup de gens qui utilisent des métaphores pour parler de ce qu'ils font, notamment en musique. Roméo, par exemple, parle toujours de l'eau. Pour moi, la musique c'est agencer des volumes, c'est du temps, c'est comme une promenade dans un bâtiment : voir un volume apparaître, un autre disparaître. Un volume a toujours des qualités singulières : telle couleur, telle matière. Je vois un peu les sons comme ça. Jouer avec les effets, ça donne des grains et des textures différentes. L'influence n'est donc pas directe, mais en y réfléchissant, il y a aussi un lien entre des éléments abstraits et des sensations directes. Un bloc de béton est assez abstrait, mais il est aussi matériel, il peut nous émouvoir par le grain, la couleur...


Comment construisez-vous ces volumes musicaux ?

Je travaille surtout avec des pédales d'effets : des pédales sampler et des boucles. Quand je joue j'ai une dizaine de pédales devant moi et j'essaie de trafiquer les sons. Il y a un côté artisanal, et en même temps on utilise la technique pour faire naître de nouvelles sonorités ou de nouvelles émotions.

Cet aspect expérimental, on le retrouve aussi pendant les concerts ?

Comme c'est une musique basée sur des répétitions, il y a toujours une trame de fond. Le caractère expérimental vient du fait qu'on ne sait jamais exactement ce qu'on va jouer par dessus. Les morceaux sont structurés, mais il y a toujours une place laissée au travail de chacun. Des fois ça peut prendre, d'autres fois non, c'est intéressant de se laisser la chance d'avoir des moments plus libres.

Quels sont les artistes qui vous inspirent ?

Je pense déjà à mon environnement immédiat, à la chance que j'ai d'appartenir au label Herzfeld et de côtoyer des gens extrêmement talentueux. On partage nos goûts et nos découvertes. J'ai récemment été marqué par toute une vague de groupes : Deerhunter, Atlas Sound, Valley, White Rainbow, Nudge... Sinon il y a des références un peu plus anciennes de musique psyché, shoegaze : Spacemen 3, Galaxie 500, Slowdive. Une musique psychédélique assez ambiante avec beaucoup d'effets. Ce que j'écoute beaucoup en ce moment, c'est de l'électro minimale. Je pense que ça passe aussi un peu dans ce que je fais, même si ce n'est pas directement de la musique électronique.

Un attrait pour la sobriété ?

Beaucoup oui. La maxime du shoegaze c'était "minimal is maximal", l'architecture moderne c'est "less is more", il y a des points communs.

Unfair to facts est un groupe assez récent, cependant vous étiez déjà membre de plusieurs groupes du label Herzfeld. Qu'est-ce qui vous a donné envie de fonder votre propre groupe ?

Je faisais de la musique pour moi depuis assez longtemps, sans jamais avoir abouti un projet à présenter. Le fait d'être entouré d'autant de gens talentueux provoque une émulation, une envie de faire, de se mesurer aux autres. La découverte de certaines influences m'a vraiment donné envie de m'y mettre, ainsi que la découverte de la guitare, puisque je jouais avant tout de la basse. J'ai acheté toutes ces pédales d'effets, ces samplers, et je crois que c'est à ce moment-là que j'ai trouvé une voie dans laquelle je pouvais m'engouffrer, ou je pouvais mettre en forme des envies que j'avais auparavant, mais de manière personnelle.



Un album en préparation ?

Chez Herzfeld il va d'abord y avoir un single au deuxième semestre. J'ai aussi un vinyle en préparation sur le label américain Discosoma Records. C'est un label assez drôle, puisqu'il est tenu par deux musiciens qui sont aussi étudiants ou doctorants en biologie. Tout l'argent récolté à partir des vinyles fait-main qu'ils pressent à édition limitée est investi dans la sauvegarde du récif corallien en Floride. Ils arrivent à obtenir la participation de gens extrêmement intéressants pour des projets ponctuels comme Millionyoung, qui commence vraiment à monter.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de participer au festival Strasbourg-Chicago cette année ?

Mis à part les organisatrices formidables, l'expérience que j'ai eu l'année dernière avec Marxer. C'était un concert très spécial pour nous, et une très belle soirée. On voyait que les artistes américains étaient vraiment là pour partager. On voit qu'il s'est passé quelque chose, et on a l'impression que l'événement est évident maintenant.

Une interview du collectif Digitives avec Audrey Canalès

Retrouvez le podcast de cette interview sur le site du festival Strasbourg-Chicago. Pour plus d'information sur le groupe Unfair to facts, consultez leur page facebook ou encore leur profil myspace !

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